15 avril 2008
Pour toutes les Quamille du monde
Elle est atroce cette photo. Tout le monde en conviendra, sauf ceux qui ont fait ça.
Tu trouves que j'y vais un peu fort ? Tu as raison.
Mais il fallait que tu la vois pour bien saisir le message que je vais faire passer au travers d'un fait divers sordide.
Oh! Je ne suis pas fier de la montrer, tu peux me croire mais encore une fois, elle importe.
Ce cheval a été dépecé.
Pour être précis, il a été découpé, comme en boucherie. Après avoir reçu une balle dans la tête.
Dans sa pâture.Pas en abattoir.
Quamille était une petite jument d'à peine 4 ans, vivant paisiblement avec ses 3 copines dans la ferme Les attelages de Verzenay (Marne).
Le lundi de Pâques au matin, Thierry Georgeton, le propriétaire de cette petite entreprise qui propose ballades et promenades commentées en attelage, a découvert la bestiole abattue et découpée sur place dans son pré.
Les fumiers qui ont exécuté cette besogne ont pris soin de trancher les 4 membres, de les emporter avec eux avec ce que les mangeurs de viande appellent les filets (chairs entourant la colonne vertébrale).
Ils ont utilisé des couteaux électriques. Le sale boulot est bien fait. Net. Malgré l'obscurité ou la demi-pénombre.
Des pros, on dirait.
S'ils bossent dans un abattoir ou un atelier de découpe, ça ne m'étonnerait pas.
Venus avec des sacs poubelles, ils ont embarqué les morceaux qu'ils avaient choisi.
Cette photo est dure et équivoque.Elle provoque l'émotion de ceux qui, pourtant, dans leur égoisme, délèguent à des anonymes le soin de tuer et de découper des centaines et des centaines d'animaux, petits poulets, vaches aux yeux doux, cochons sympathiques, pour avoir de la viande dans leur assiette.
Car cette jument avait un nom, une identité. Elle nous est devenue familière et son sort dégueulasse nous peine.
Et nous savons tous que si les amateurs de viande devaient tuer eux-mêmes les animaux, les démembrer, les couper et les vider de leurs viscères, ce serait régime sec.
Cette photo est amère car elle nous rappelle toutes les bétaillères que nous avons croisées sur les routes, transportant, dans des conditions horribles, des bêtes qui devinaient l'issue du voyage.
Cette photo est moche car elle nous envoie à la figure le spectacle d'un agneau entier, éventré de la tête à la queue, suspendu en vitrine d'un boucher ou d'une tête de veau sur son lit de persil en devanture d'un charcutier.
Cet article est rédigé en mémoire de Quamille, de toutes les Quamille du monde, les bovins, porçins, volailles qu'on est en train d'égorger en ce moment même.
Nota : cette affaire a été par ailleurs relatée par le quotidien L'Union.
Désir de mort, besoin d'humilier, fantaisie névrotique
Tu as sûrement déjà vu ce cliché. Des militaires américains exercent leur sens du sadisme contre un prisonnier irakien, dans la prison d'Abou Ghraib.
Entre torture et barbarie, conjuguant intimidation, terreur et efficacité, ce genre de comportements, fréquents, très fréquents, ne visent qu'à une chose : au delà des sévices, c'est la casse du prisonnier, son humiliation totale, rendue d'autant plus plus jouissive qu'elle est ludique.
Et tu sais que l'imagination de l'homme, en l'espèce, est grande.
Maintenant, accorde-moi quelques minutes d'attention.
On va faire un peu de philosophie.
Si tu es en terminale, tu as le droit de prendre des notes.
Qu'est ce que tu penserais d'un artiste qui s'inspirerait de cette scène pour faire un tableau et l'expliquerait ainsi : "Je montre les protagonistes de ce combat qui évoluent indépendamment, chacun dans la grâce de leur état".
Car cet artiste ne souhaite pas montrer l'affrontement au coeur du drame. Seulement les protagonistes.
A priori, tu serais accablé.
Et si tu monopolises tes ressources en philo, tu dirais que l'artiste, comme le névropathe, se détourne de la réalité où ses désirs sont insatisfaits. C'est ma conviction mais aussi et surtout celle de Freud (Introduction à la psychanalyse).
Mais tu serais scandalisé. L'art n'excuse pas tout. L'art pour l'art est formulé contre la morale, c'est ce que l'on avance.
Toutefois, il y a des limites. Encore que.
La nécessité esthétique de l'art, disait Marcuse, remplace la terrible nécessité de la réalité.
Elle sublime la douleur, le plaisir et la cruauté de la nature. Justice absolue en quelque sorte qui surdétermine des réalités aussi fades pour toi et moi que la mort, la souffrance.
T'es pas d'accord ?
Tu restes persuadé, comme Platon, que l'art n'est qu'une mauvaise copie du réel ?
Que l'artiste est un introverti qui frise la névrose ? Qu'animé d'impulsions et de tendances extrêmement fortes, il rêve d'honneurs et de puissance mais que les moyens ordinaires lui manquent pour se procurer ses satisfactions ?
Il va donc se détourner de la réalité et va concentrer son intérêt, sa libido (toujours Freud) sur ces désirs non accomplis.
Tu te demandes où je veux en venir, hein ?
J'y viens.
L'artiste en question est une femme. Elle s'appelle Lucie Larson. Elle a consacré une bonne partie de son oeuvre à la corrida. A l'affrontement entre un toro, diminué, charcuté, torturé et un matador.
Elle ne montre pas l'affrontement; seulement les protagonistes.
Chacun dans la grâce de leur état, comme elle dit. Des idiots qui se croient intelligents affirment qu'elle développe une approche originale de la tauromachie.
Je ne te donnerai pas le lien de son site où elle expose ses créations. Tu vas te débrouiller en te servant de Gougueule.
Ses tableaux portent des noms aussi gracieux que " Sensation d'arène", "Etoffe sang et or" ou encore " Nîmes, j'affiche".
Je m'étais promis de faire un article sur ces artistes qui, exposant un chien attaché famélique dans un musée, qui, broyant des poissons rouges au mixer avant exposition, nous disent que l'art appartient à ses usagers et par conséquent, que toutes les inventions, les audaces sont bienvenues.
C'est fait.
Comme est répété que la nécrophobie de cette Lucie larson est telle qu'elle devrait se faire soigner.
Le caractère implacable de son refoulement est évident. Sa bêtise est donc expliquée.
Je souhaite simplement que ses tableaux ne quittent pas les murs des chiottes des restaurants de Nîmes ou d'Arles où ils sont parfaitement à leur place.

